Grands Aménagements

LES GRANDS AMÉNAGEMENTS ARCHITECTURAUX DES XVIe ET XVIIe SIÈCLES

La période couvrant les XVIe et XVIIe siècles, amorce un changement significatif pour Châteauneuf.
En 1548, le troisième fils de Jean IV, Jean de Rieux (1507-1563) hérite de la seigneurie de Châteauneuf après l’extinction de la branche aînée morbihannaise, et décide alors d’en faire son fief principal. Il entreprend d’important travaux de réaménagement afin de transformer cette ancienne forteresse en un lieu de résidence conforme au goût stylistique de son époque.
Les Rieux menaient grande vie auprès des rois de France et la cour de Châteauneuf était connue en son temps. Les écrits de deux seigneurs vivants dans la région, et redécouverts entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, nous ont laissé un témoignage indéniable. Le premier, est un Journal écrit par François Grignart (1551-1607), écuyer sieur de Champsavoy près d’Evran, qui relate aussi bien sa vie personnelle que les événements historiques et politiques vécus en Bretagne et en France, à cette époque troublée par les guerres de Religion. François Grignart entra dans la suite de « Monsieur de Châteauneuf » (Guy Ier de Rieux) en 1576, et prit le parti des armes pour le roi en combattant auprès de son seigneur. Le second écrit sont les mémoires du sieur Charles de Gouyon (1553-1587), intitulées « Brief discours de la vie de Madame Claude du Chastel, dame de la Moussaye », commencées en 1562 et finissant en 1585. C’est un observateur privilégié des mœurs de cette noblesse du XVIe siècle puisque lui-même appartient à la noblesse bretonne de haut rang. Tous deux évoquent dans leurs écrits la cour de Châteauneuf et les nombreux déplacements des membres de la famille de Rieux dans leurs diverses propriétés. François Grignart mentionne même les relations politiques que Guy Ier entretenait avec le duc de Mercœur en pleine guerre de la Ligue et son intervention pour tenter de retrouver enfin le paix en Bretagne. De plus, ces deux documents sont de bons indicateurs concernant les mœurs de la noblesse bretonne à la fin du XVIe siècle.

La fondation de la paroisse de Châteauneuf est encore mal connue. En 1181, une bulle du pape Lucius III confirme au Chapitre de Saint-Malo la possession de l’église de Châteauneuf, située approximativement à l’emplacement de l’actuelle église. Il est alors possible que la paroisse ait été confiée aux chanoines de la cathédrale de Saint-Malo. L’église est actuellement dédiée à Saint-Nicolas, considéré comme le saint protecteur des marchands, ce qui semble faire remonter la paroisse au moins au XIIIe siècle.
Les aménagements entrepris dans la chapelle seigneuriale au cours du XVIe siècle attestent une prise de possession de ce fief par la branche cadette des Rieux, en la personne de Jean de Rieux, troisième fils de Jean IV. A partir de 1532, celui-ci entreprend d’agrandir l’église par l’adjonction de deux nouvelles chapelles s’ouvrant sur la nef chacune par une grande arcade en arc brisé.
Puis, affirmant de nouveau cette possession des lieux, Jean de Rieux, mort en 1563, avait décidé de se faire inhumer, avec sa femme Béatrice de Jonchères, dans un magnifique tombeau avec enfeu élevé près du chœur du côté de l’Evangile, à l’entrée de leur chapelle seigneuriale appelée chapelle du Saint-Esprit. Ce monument funéraire a malheureusement été entièrement détruit au moment des troubles de la Révolution. Seul subsiste un dessin réalisé au début du XVIIIe siècle, figurant dans un terrier du Marquisat, qui montre une ressemblance avec celui de Guy d’Epinay et de Louise de Goulaine, érigé dix ans plus tôt et conservé à la collégiale de la Madeleine à Champeaux, où l’on retrouve la double représentation du couple défunt sous la forme de gisants et de priants. Le dessin témoigne de la qualité d’exécution de cette œuvre somptueuse, malheureusement disparue. De la même façon, les dessins représentant les vitraux de l’église de Châteauneuf et de quelques églises de la juridiction de la seigneurie, qui figurent également dans le terrier, témoignent de la qualité de réalisation de ces pièces décoratives. D’après la représentation faite de l’enfeu, les éléments de décor étaient rehaussés d’or et de polychromie ainsi que d’ornements en forme de coquilles Saint-Jacques, de guirlandes, de feuilles d’acanthe et de cartouches de cuirs découpés, qui étaient à la mode dans les années 1560.
 
En conséquence des guerres de la Ligue qui secouèrent la Bretagne à la fin du XVIe siècle, la forteresse de Châteauneuf amorça une démilitarisation. Dès le mois de mars 1576, le seigneur de Châteauneuf, Guy Ier de Rieux, se rallia du côté du roi et sembla avoir des sympathies pour le parti royaliste protestant. En mars 1592, le château-forteresse est repris par les troupes d’Henri IV, après en avoir expulsé la garnison du duc de Mercœur qui s’y trouvait depuis déjà un an. A l’automne, les troupes du duc de Mercœur réussirent à reprendre la forteresse qui fut entre temps livrée au pillage organisé par les Malouins avant d’être une nouvelle fois saccagée en octobre, sur ordres de Mercœur. Enfin, le démantèlement officiel fut ordonné par le roi Henri IV en 1594 et acheva la démolition déjà entamée par les Malouins et les ligueurs. Tous les canons aux armes des Rieux avaient été emportés à Saint-Malo et le vieux donjon fut en partie détruit.
 Passant outre l’édit royal, allant dans le sens d’une pacification de la France, les Rieux décidèrent de relever leur château et de reconstruire leur logis. A cette occasion, ils firent probablement appel à un architecte du Roi nommé Thomas Poussin, actif dans toute la moitié nord du département d’Ille-et-Vilaine entre le XVIe et le XVIIe siècle. Celui-ci intervint entre 1590 et 1611 sur leur chapelle ainsi que sur le vieux château. Cette hypothèse s’appuie, en partie, sur un paragraphe écrit par Paul Banéà la suite d’une de ses visites à Châteauneuf dans les années 1910 où il relève l’inscription d’une plaque aujourd’hui disparue, qui était visible sur un mur intérieur de l’église. Sur cette plaque on pouvait lire : « Lan 1596 fut cômêne - cet acroissemêt - deglise - et parachevé par Mre Thomas Poussin - architecte du Roy ». A cela s’ajoutent les analogies stylistiques de certains ornements sculptés existants encore sur la façade du logis avec ceux de la cathédrale de Saint-Malo ou bien avec d’autres réalisations de l’architecte. L’observation et l’analyse comparative des éléments architecturaux de cette façade ainsi que le témoignage de Paul Banéat permettent d’établir l’hypothèse de l’intervention de cet architecte à Châteauneuf.
 Thomas Poussin, sieur du Clos Besnard en Plesder, appartenait à une famille de maîtres-architectes de la ville de Dinan. Bien que dans l’état actuel des recherches nous ne connaissons pas encore toutes ses réalisations, nous savons toutefois que, de 1593 à 1596 il habite la ville de Dinan puis il part à Saint-Malo où il reste jusqu’en 1607 pour conduire les travaux effectués sur le collatéral nord de la cathédrale de Saint-Malo. Il participe ensuite à l’édification du Palais du Parlement de Rennes, à partir de 1614. Nommé expert associé de Germain Gaultier et de Jacques Cordier, il travaille notamment à l’avant-projet ainsi qu’à la construction de l’aile nord du Palais, entre 1624 et 1631. On lui attribue aussi l’édification du château du Rocher-Portail, vers 1617.
 
Il existe actuellement deux sources iconographiques permettant de retrouver l’image que pouvait avoir le château de Châteauneuf après ses « réparations » et réaménagements entrepris à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle.
Il s’agit, dans un premier temps, du plan le plus ancien que nous ayons pu trouver sur Châteauneuf. Extrait du manuscrit écrit par Christophe-Paul de Robien, le plan de la ville de Châteauneuf témoigne encore de l’aspect médiéval de la forteresse, avant les transformations qui suivirent.
Le plan général de la forteresse était de forme trapézoïdale, orientée nord-est, sud-ouest. Cette forteresse était défendue par trois tours rondes, trois tours carrées, un profond fossé sec, des glacis et une levée de terre bastionnée. Les trois grosses tours rondes, dont une seule subsiste aujourd’hui, étaient reliées entre elles par de hautes courtines. Deux des tours portaient le nom de deux seigneuries inféodées au comté, la tour de la Bellière et la tour de Coëtquen. L’ensemble de la forteresse était cerné de larges fossés.
En second lieu, les illustrations du terrier, précédemment cité, constituent des témoignages iconographiques précieux. La page sur laquelle figure une vue d’ensemble de Châteauneuf semble être la représentation la plus ancienne que nous ayons du château. Malheureusement, d’après le sommaire de ce terrier, nous savons qu’il manque quelques pages. Le terrier comportait un relevé du château, probablement sous forme de plan, qui a disparu.
Sur ce dessin, on distingue l’ancien château avant les transformations survenues au XVIIIe siècle. Mis en relation avec un procès-verbal de prise de possession des lieux fait par les hommes de Jacques-Louis de Béringhen, le 22 septembre 1681, on constate que le château avait encore l’aspect d’une forteresse entourée de fossés.
 
L’accès dans la cour du château se faisait par l’intermédiaire de la barbacane qui menait à un pont-levis, abrité par un châtelet d’entrée. Ce châtelet construit en pierre de taille était surmonté d’une toiture à l’impériale. Après être passé sous le châtelet, le logis s’imposait en fond de cour. L’architecte, qui est probablement intervenu, s’est adapté à un programme architectural préexistant. Le corps de logis fut remanié à l’emplacement même de l’ancien logis médiéval, conservant ainsi sa position enserrée dans l’enceinte médiévale. Le châtelet d’entrée fit l’objet d’un enrichissement architectural. Le centre de la cour était encore occupé par les restes de l’ancien donjon. Le logis se composait d’un corps de bâtiment à cinq niveaux couvert d’une toiture en pavillon à coyeaux avec une cage d’escalier coiffée d’une grande toiture à l’impériale, le tout joint à l’une des trois tours rondes de la forteresse. La porte se situait en bas de la cage d’escalier, on y accédait par l’intermédiaire d’un perron, devant lequel était le puits. La salle d’apparat qui se trouvait au rez-de-chaussée, au-dessus des cuisines en sous-sol, devait être ornée de plaques de marbre, de poutres en bois polychromes et les murs couverts de tapisseries. Une pièce isolée, pouvant servir de cabinet, occupait le dernier niveau du château, au-dessus de la cage d’escalier. Ce corps de logis se prolongeait vers le sud-ouest. Cette partie, qui devait être le pendant du corps de logis séparé par l’escalier, ne semble pas avoir été achevée. Elle mesurait 50 pieds de long en façade, soit environ plus de 16 mètres et se situait entre le donjon en ruine et la cage d’escalier.
Les deux toitures à l’impériale qui coiffaient le châtelet d’entrée et la cage d’escalier du logis étaient surmontées chacune par un lanternon. Celle du logis était flanquée, en plus, de quatre lanterneaux à ses angles. Les tours de défense étaient coiffées de toitures en poivrière. La silhouette de ce château, symbole de puissance, était renforcée du fait de son environnement géographique. Perché sur son éperon rocheux et dominant l’étendue des marais de Dol, le château de Châteauneuf ne pouvait que ressortir de ce paysage de marais. C’était, pour cette branche des Rieux de Châteauneuf, le moyen d’asseoir leur pouvoir sur la région en mettant en évidence leur prééminence.
Aujourd’hui, le logis n’est plus qu’un lieu de mémoire à ciel ouvert. Les toitures ayant disparu il ne subsiste plus que l’ossature et notamment, la magnifique cage d’escalier.
 
Un autre édifice, d’apparence pourtant insignifiante, est à mettre en valeur. Il s’agit d’un bâtiment, appelé dans les textes d’archives « Petit Château », construit entre 1625-1630, pour Guy II de Rieux ou pour son épouse.
Ce bâtiment est historique et présente un intérêt architectural certain. En effet, ce petit édifice de type Malouinière est un cas unique et précurseur pour l’époque. La date est connue grâce à une Déclaration de la seigneurie datée du 21 mars 1687, qui indique que le « Petit chasteau » est « basty depuis les 60 ans derniers ».
 
L’emplacement choisi, entre l’enceinte du château et l’église pourrait correspondre à celui d’un ancien bastion de la forteresse, constituant une sorte de terrasse idéale pour y bâtir un édifice de petite dimension (16 m x 9 m.). Sa particularité, outre sa date précoce de construction située entre 1625 et 1630, concerne notamment la classe sociale dont est issu le commanditaire. Ce Petit Château, malgré sa sobriété extérieure, préfigure l’essor d’un nouveau type de demeure qui sera à son apogée au milieu du XVIIIe siècle. Les Malouinières ou maisons des champs seront édifiées par les négociants et armateurs malouins enrichis et parvenus alors au sommet de l’ascension sociale. Ainsi, contrairement à ces nombreuses familles de commerçants malouins, la famille de Rieux était issue de la haute noblesse bretonne. Elle va se construire une sorte de « vide bouteilles » plus d’un siècle avant la généralisation des Malouinières sur tout le pays de Saint-Malo. Si la date avancée dans la déclaration de 1687 est exacte, il s’agit du tout premier exemple de construction d’édifice de ce type dans la région, sorte de « maison des champs ».
Peut-être est-il possible de voir à travers cet édifice un début d’explication quand à l’origine de l’architecture des Malouinières, s’inscrivant dans un contexte d’introduction d’un nouvel art de vivre influencé par la Cour du roi que fréquentait assidûment les Rieux.
L’aménagement et la distribution intérieur de ce Petit Château témoignent de ce goût nouveau pour un meilleur confort de vie, plus fonctionnel. L’escalier se trouve rejeté dans un angle et la salle à manger prend place au centre de l’édifice, non loin de l’office et de la cuisine.
Autour de 1730, ce Petit Château fut agrandi et doublé par un autre corps d’habitation, à la demande d’un membre de la famille de Béringhen, Henry-Camille de Béringhen (1693-1770). Ce nouveau corps de bâtiment fut accolé directement à la façade XVII orientée à l’est.